J’ai vu les frères Caillebotte au Musée Jacquemart-André

Visite subjective de l’exposition « Dans l’intimité des frères Caillebotte, peintre et photographe », visible au Musée Jacquemart-André, à Paris, jusqu’au 11 juillet 2011.

Dès la première salle et les premières toiles et photographies, on se dit que c’est assez logique de découvrir les oeuvres croisées des frères Caillebotte dans l’imposant hôtel particulier du XIXe qui abrite aujourd’hui le Musée Jacquemart-André. Car celui-ci est sis boulevard Haussmann, à deux pas de l’appartement que Gustave (à droite sur la photo) et Martial ont longtemps partagé. Et au balcon duquel ils pouvaient admirer la vie parisienne et la modernité galopante de leur époque.

Au fil de l’exposition –  réalisée en partenariat avec le Musée national des beaux-arts du Québec et qui regroupe 50 toiles et 130 tirages photographiques modernes, d’après les plaques originales – on découvre ainsi deux artistes bien de leur temps, témoins privilégiés des mutations de la ville en cette deuxième moitié de XIXe siècle, et surtout les années 1880-1890, dans lesquelles se concentrent les oeuvres présentées. Privilégiés, car Gustave Caillebotte (1848-1894) et son frère Martial (1851-1910) ont pu jouir d’une situation familiale confortable, grâce à un héritage paternel des plus coquets. Et qui leur permit de pratiquer tranquillement leur(s) art(s) et loisirs.

Gustave s’adonne à la peinture et au nautisme (il dessine même ses propres bateaux à voiles et remporte de nombreuses régates), tandis que Martial préfère la musique, puis la photographie. Et tous deux collectionnent les timbres – très sérieusement. Une atmosphère paisible et exempte de tout événement traumatique flotte donc sur l’exposition, comme un reflet d’une période dorée pour deux artistes franchement vernis. Pour les deux hommes, la vie quotidienne (et un brin oisive) est leur terrain et leur sujet.

Ainsi, quand Gustave peint le moderne Pont de l’Europe, des vues sous tous les angles des boulevards de la capitale, ou des scènes champêtres pleines de langueur estivale, son frère Martial réalise de plats portraits de famille ou de chouettes « cartes postales » des rues et monuments de Paris. Car, mises à part quelques compositions jouant habilement sur les perspectives et la profondeur de champ, il faut bien dire que les photographies de ce dernier ne sidèrent pas vraiment par leur beauté ou leur originalité. Mais attention, nous sommes pas encore au XXe siècle et la photo est une pratique naissante, qui n’a pas encore atteint le rang d’art. Dans cette optique, Martial Caillebotte est tout de même un précurseur.

Et c’est finalement à l’aune de ces clichés que le travail de Gustave Caillebotte apparaît, lui, comme terriblement novateur et audacieux. Inclus dans le mouvement impressionniste, ce dernier n’a que faire des effets de lumière et autres représentations sensorielles de paysages. Non, lui compose ses toiles comme on cadrera plus tard des oeuvres photographiques, et surtout des plans de cinéma. Il joue avec les lignes de fuite (Les Peintres en bâtiment, Le Pont de l’Europe), les plongées (Homme au balcon ou Un refuge, boulevard Haussmann), le grand angle déformant (l’inquiétant Déjeuner…), les gros plans et arrière plan (l’hyper moderne Intérieur, femme lisant)… Tout un vocabulaire de la photo qui n’existe pas encore, d’autant que les clichés de son frère Martial, qui sont judicieusement exposés en vis-à-vis des toiles, ne seront réalisés que plusieurs années plus tard.

Plus que l’intimité de ces deux frères artistes (finalement assez ordinaire), cette exposition de taille modeste et bien conçue met en lumière le regard moderne du plus doué des deux, Gustave. Un peintre visionnaire dans la structuration de ses toiles, qui a su capter l’air du temps et surtout anticiper la façon de montrer le réel. En cela, il avait certainement plusieurs décennies d’avance sur son époque.

Exposition Dans l’intimité des frères Caillebotte, peintre et photographe.
Musée Jacquemart-André, 158 bd Haussmann, Paris 8e.
Jusqu’au 11 juillet 2011.
Voir le mini-site dédié à l’expo.

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Images © DR si non précisé – Dans l’ordre:
- Anonyme : Gustave et Martial Caillebotte (Tirage photographique, collection particulière)
- Martial Caillebotte : Gustave Caillebotte et Bergère sur la place du Carrousel (1892, tirage photographique, collection particulière)
- Gustave Caillebote : Les Peintres en bâtiment (1877, huile sur toile, collection particulière Courtesy Comité Caillebotte, Paris)
- Martial Caillebotte : La descente d’un réverbère (Pont de la Concorde) (1891, tirage photographique, collection particulière)
- Gustave Caillebote : Un Balcon, boulevard Haussmann (1880, huile sur toile, collection particulière Courtesy Comité Caillebotte, Paris)
- Gustave Caillebote : Canotier au chapeau haut de forme (1877-1878, huile sur toile, collection particulière Courtesy Comité Caillebotte, Paris)

 

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